L'annonceur

LA TRIBUNE LIBRE

La Parole au coeur du corps ou la quête de l'intériorité spirituelle

Quelle place réelle occupe la mystique et la spiritualité intérieure chez les catholiques d'aujourd'hui ?

Par Lionel Émard, prêtre [23/02/2016]

Quand L'Évangile de Judas, que les spécialistes des religions datent aux environs de l'an 200 après Jésus Christ, parut en 2006, des lumières auraient dû s'allumer.

Dans cet écrit, Judas est présenté comme un initié, celui qui sait ; Jésus dit à Judas pourquoi il doit passer à l'acte (celui de la trahison) : « Mais toi, tu les surpasseras tous ! Car tu sacrifieras l'homme qui me sert d'enveloppe charnelle ! » (Éditions Flammarion, p.59) La question et le débat étaient posés : Atteignons-nous le salut en accédant par la connaissance, en conséquent en niant le corps dans la spiritualité ?

Pour Annick de Souzenelle, avec son ouvrage La Parole au coeur du corps (1), c'est la voie de la connaissance qui l'a emportée sur la foi et l'affectif dans la démarche de spiritualité depuis des siècles en Occident; elle en a pour signe, toute la place que la raison et la négation du corps ont dans la religion catholique depuis la rupture de l'Église d'Orient avec l'Église d'Occident aux alentours de l'an Mil.

En Occident (Europe et Amérique) l'être humain est sauvé par la connaissance, le corps doit être mâté pour que l'esprit accède à la Connaissance, c'est-à-dire Dieu. Comment expliquer cette déviation de la spiritualité intérieure ? Pour Souzenelle, deux choses: l'influence de la philosophie grecque des 4e et 5e siècles avant Jésus Christ, où le réel est l'Idée; le corps est vu comme un obstacle au développement de l'esprit ; plus encore, selon Souzenelle, ce fut l'ignorance et l'éloignement des sources de la foi chrétienne, La Bible qui ont asséché la spiritualité.

Heureusement, Souzenelle ne s'arrête pas aux doléances du passé, mais propose une démarche pour passer d'une spiritualité extérieure à une spiritualité intérieure où le corps n'est pas ignoré, mieux encore, trouve sa véritable place ; Souzenelle le montre en allant aux sources de la foi chrétienne, en particulier à ce récit fondateur de la foi chrétienne, le récit de la création de Genèse 1-3.

Idéalement, chacun des 12 chapitres de l'ouvrage mériterait d'être analysé pour lui-même parce qu'il renferme chacun une facette, un enseignement riche sur la spiritualité où tout l'être humain (corps et esprit) a sa place. Pour saisir et comprendre la démarche de l'auteure à propos de la spiritualité, le chapitre 2 : « Le corps et sa parole» (pp. 37-70) est une lecture incontournable; avec ce chapitre, nous lisons avec des yeux neufs ce récit de la création tel que présenté dans le premier livre de la Bible, Genèse 1-3. L'auteure ne craint pas de voir dans ce récit un récit mythologique; du mythe, elle écrit: «Le mythe nous parle de notre vie, et non d'un univers chimérique.» (p.50)

L'assise de la spiritualité de Souzenelle nous la trouvons dans ce passage du récit de la création de l'être humain : 'YHWH Elohim façonne l'Homme, Adame, poussière du sol, Adamah. Il insuffle en ses narines haleine de vie : et c'est l'homme, un être vivant.' (Gn 2, 7) (J'ai pris la traduction d'André Chouraqui parce que ce sont surtout ces mots qui reviennent le plus souvent dans le vocabulaire de Souzenelle). Commentant ce verset de la Bible, Souzenelle écrit: « Ce jour-là, ‘lendemain' du sixième jour où l'Homme-Adam est créé, on voit Élohim, le Père, se retirer – Shabbat – pour qu'en l'Homme croisse son Fils : YHWH. C'est alors que l'Homme reçoit en lui le Souffle divin et qu'il devient âme vivante, capable de se spiritualiser… YHWH est l'Image divine qui au départ, en nous, a forme de germe non encore accompli que nous avons la charge d'accomplir. (p. 44) Pour Souzenelle, Dieu est présent au plus intime de l'être humain par le souffle de vie qui est le souffle même de Dieu. L'ouvrage montre comment faire croître ce souffle divin déjà et toujours présent à l'intérieur de l'être humain, de passer de l'inaccompli à l'accompli.

La compréhension et les interprétations que l'auteure a et fait de passages de la Bible, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, doivent agacer des spécialistes de la Bible et de la théologie; mais posons-nous honnêtement cette question qu'elle-même pose : Où nous ont conduit cette lecture cérébrale de la Bible et le discours religieux qui l'accompagne ? Quelle place réelle occupe la mystique et la spiritualité intérieure chez les catholiques d'aujourd'hui ?

Souzenelle a accepté d'avoir un entretien avec Jean Mouttapa sur son expérience spirituelle et sa compréhension d'une spiritualité où le corps a sa place ; à entendre les questions de Mattoupa, on entend les questions que bien des catholiques aimeraient poser aux prêtres et spécialistes de la religion d'aujourd'hui, mais ne le peuvent pas; ça été aussi l'expérience de Souzenelle; elle est allée vers l'Église d'Orient pour trouver ce qu'elle cherchait, le Dieu Incarné, tel que L'Église d'Orient le comprend et le vit avec ses deux seuls dogmes : L'Incarnation du Fils de Dieu et la Sainte Trinité, qu'elle relie aux premiers mots de la Bible : « Le souffle d'Elohim planait sur la surface des eaux. » (pp. 242-243)

La lecture La Parole au coeur du corps n'est pas difficile, mais exige une attention soutenue à cause de la richesse et l'intensité de l'enseignement sur la spiritualité qui s'y trouvent. A le lire on a envie d'entendre et de vivre cette Parole qu'entendit un jour Abraham: « Quitte ton pays… Va vers toi. » (p. 261).

(1) DE SOUZELLE, Annick. La Parole au coeur du corps. Entretiens avec Jean Mouttapa. Collection Espaces Libres, 79, Albin Michel, Paris, 1997, 263p.

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