L'annonceur

CHRONIQUE

Le sauvage

Lors de la première pluie douce et chaude qui a daigné abreuver nos jardins, j'ai fait comme à mes cinq ans.

MasqueMasque réalisé par Lise Laforce.
PHOTO GRACIEUSETÉ DE L'ARTISTE

Par Mario Courchesne [13/08/2020]

Hiver, 2018. Mon petit-fils m'arrive en trombe et me débite à la vitesse de la lumière l'aventure humaine de la procréation à la naissance. Moi pépère avant que je sois moi, papa et maman ont fait l'amour, un embryon a poussé dans le ventre de maman, c'est devenu un foetus et après neuf mois dans son ventre, quel a été le résultat ? Ben moi c't'affaire ! Toi pépère c'était comment quand tu étais petit comme moi ? Fiou ! Devant une telle révélation et un tel questionnement, il faut, je crois, cesser de respirer. Mon ti-t'homme, ton pépère quand il avait cinq ans, l'aventure de la naissance des bébés passait par le sauvage. Un grand mystère en forme de quessé ça est apparu sur sa binette. Il a fallu bien sûr que j'explique un peu. Arrivé au passage où je décrivais le sauvage comme une sorte de super héros, beau, grand, fort et gentil, et qu'il transportait en volant, tel un aigle puissant, les adorables progénitures vers leurs mamans, il s'est mis à rire aux éclats. Il avait compris que mon sauvage devait être un demi-héros maigrichon en voyant son pépère soixante ans plus tard, cinq pieds et huit, 113 livres, et ce ben habillé durant un mois de janvier ben fret. Un peu vexé, je lui ai rajouté, écoute-moi ben mon ti-t'homme, tu ne riras pas de ton pépère de même. Tu sauras que quand il voyage de par le monde et qu'il se pavane torse nu devant les belles créatures sur les plages des Club Med, il se fait siffler. Beau morceau qu'elles murmurent. Ce que tu vois mon ti-t'homme en ce moment c'est un corps de Dieu puisqu'à son image je fus crée. Il s'est gratté la tête pis y'é parti. Fin de la discussion.

Automne, 1959. Petite école de rang, première année, cours d'histoire du Canada. Quand j'ai appris que les Indiens qu'on appelait les sauvages avaient massacré de pauvres missionnaires, je ne jouais plus aux cowboys de la même manière. Il y avait une sorte de méchanceté qui s'était emparée de mon esprit. Sacrée instruction ! C'est à ce moment que m'est apparue une illumination. Ma grande soeur Diane venait d'avoir pour sa fête une belle poupée aux cheveux longs et blonds. Pendant qu'elle était absente, j'ai kidnappé sa poupée, l'ai amené en arrière de la kitchen, attaché après un poteau, coupé les cheveux et mis le feu après. Quand ma soeur a constaté l'horreur, un bon coup de pied au postérieur j'ai mérité. Je le ressens encore à l'occasion. Le seul élément positif à cette agression fut que ma soeur a elle aussi eu une révélation. Coiffeuse, elle est devenue.

Été, 1961. Pour la première fois de ma courte existence, mes parents m'amènent à Odanak, en plein coeur du village sauvage, c'est ainsi que plusieurs adultes nommaient l'endroit à cette époque, pour assister au pow-wow des Abénakis. Wow ! Tout écarquillés étaient mes yeux pour contempler tous ces Indiens vêtus de leurs plus beaux apparats paradant à pied, sur des chevaux ou dans des chars allégoriques. Et dans un des chars, mon regard fut foudroyé à la vue de la belle princesse, toute de blanc vêtue, dont la chevelure tressée touchait presque terre. Envoûté étais-je. Et quand les tambours, les chants et les danses se sont mis à résonner, mon être fut totalement ensorcelé. Je me rappelle d'un danseur en particulier, Charles O'Bomsawin, il dansait tellement rapidement autour du feu que ses pieds ne touchaient plus au sol, il volait littéralement comme mon sauvage porteur de nouveau-nés. Toutes ces danses, de la couleuvre à celle de la pluie, étaient des plus fascinantes.

Petite parenthèse. Été, 2020, il y a quelques semaines. Lors de la première pluie douce et chaude qui a daigné abreuver nos jardins, j'ai fait comme à mes cinq ans. Dehors je suis allé et nu j'étais. Je me suis mis à danser tel un Gene Kelly, et à chanter I'm singin' in the rain. Comme disait ma grand-mère, pas besoin de bijoux, c'est de l'or qui tombe mon ti-pou. Lors de la prochaine averse, lâchez-vous lousse, les joyaux à l'air, vous verrez comment c'est jouissif. Par contre, je vous déconseille de vous exécuter en plein coeur du village sur la rue Principale. Ça pourrait créer un certain malaise et vous attirer quelques ennuis.

Automne, 1963, Université d'Odanak, quatrième année. Étant donné les travaux d'agrandissement de l'école Maurault, rendu nécessaire à cause du baby-boom que nous étions, je me retrouve à l'école de la réserve. Encore une fois en plein coeur du village sauvage. Que de bons souvenirs qui me reviennent en tête. En plus de m'y faire de nouveaux amis abénakis, j'y découvre dans son sous-sol, grâce à l'abbé Dolan qui nous initie à la culture abénakise, des artéfacts et des trésors qui garniront quelques années plus tard le Musée des Abénakis.

En passant par-là, arrêtez-vous, le site est magique et le Musée magnifique. À chaque fois que j'y vais, mon petit coeur d'enfant sorcier se remet à battre vivement et mes deux pieds ne touchent plus terre. Allez-y, vous verrez bien que je ne vous raconte pas des balivernes. J'allais oublier, bientôt la rentrée scolaire. J'imagine que dans les cours d'histoire actuels les autochtones sont des humains à part entière pourvus d'un petit coeur sauvage qui rêve à ce majestueux voilier humaniste et planétaire. Bonne envolée !

ÉDITIONS EN FORMAT PDF

CHRONIQUE LIVRES

BOTTIN AFFAIRES