L'annonceur

CHRONIQUE

Feuilles mortes

Étrange sensation de sentir son corps défier la gravité terrestre comme ces moines tibétains survolant l'Himalaya, comme ces rêves fabuleux de l'enfance où l'on devient cet Icare fonçant vers le soleil.

Feuilles
PHOTO MARIO COURCHESNE

Par Mario Courchesne [12/11/2020]

2 novembre 2020, 6h30.

À peine sorti du lit, regard à moitié endormi à la fenêtre. Oh ! Allez, courage mon homme, il faut absolument aller frissonner dehors. Temps calme, pas une graine de vent. Le sol est d'un blanc immaculé par la froidure de novembre. Je marche dans l'herbe gelée, percussion agréable à l'oreille que ce fracas de petits glaçons sous mes pas délicats. Le soleil levant illumine d'un rayon bienveillant la cime rougeâtre encore feuillue des chênes blancs. Une pluie de feuilles encore accrochées aux peupliers tombent paresseusement sur ma tête provoquant un bel écho dans mon cerveau engourdi. Oum ! Malgré, les tragédies de la vie et les cauchemars de la nuit, la nature a le don de se manifester pour nous émerveiller. Tout à coup, une rafale brusque, un tourbillon fou fit chuter du haut d'un arbre un gros nid à corneilles. Le seul réflexe que j'eus fut de constater qu'il allait me fracasser la carcasse. Bédi, bédang ! Pu de son pu d'images, silence radio.

À mon réveil, j'étais allongé sur un lit de feuilles qui au même instant s'éleva. Étrange sensation de sentir son corps défier la gravité terrestre comme ces moines tibétains survolant l'Himalaya, comme ces rêves fabuleux de l'enfance où l'on devient cet Icare fonçant vers le soleil. Que m'arrive-t-il, suis-je bel et bien éveillé ? C'est à ce moment que mon tapis volant se mit à filer à vive allure et je me suis retrouvé, vous n'allez pas me croire, ils étaient tous là, des plus célèbres aux plus illustres inconnus, j'étais rendu dans le pays des ombres, dans la fosse commune de l'humanité. Et tout ça comprimé dans un petit espace grand comme un carré de sable. Peu importe la race, la langue, la religion, personne ne se pilait sur les pieds. L'harmonie était à son comble dans ce village global. Même Abel et Caïn fraternisaient, ensemble. C'est vous dire, c'était l'amour universel. Évidemment cela allait de soi, c'était le party annuel de la fête des Morts. La belle affaire ! J'en ai profité pour saluer des êtres chers, amis, famille, et

passage obligé, excusez l'expression, quelques trous-de-cul aussi. La grande

faucheuse n'épargne personne, donc, préparez-vous à faire des rencontres indésirables si vous optez pour le même type de voyage.

4 novembre 2020, 6h30.

Après trois expressos et une bouchée de beagle avalée de travers, je me retrouve confortablement assis sur mon trône. Pour bien digérer le dur retour à la réalité il est important de faire sortir le méchant. C'est documenté en psychiatrie. Il faut libérer ses viscères si l'on veut que son moi soit libre de réfléchir et permettre de donner un sens à sa vie. Ce qui me fit penser à mon père, aucun rapport avec la méchanceté, que j'avais eu le temps de percevoir lors de mon voyage astral. Laissons place à la petite histoire.

1910. Durant une dizaine d'années, jusqu'à la Première Guerre mondiale, la famille de mon père, Hector et Clorida en tête, commerçait de l'artisanat abénakis, dont les fameux paniers tressés en frêne, parfumés au foin d'odeur, dans la région des montagnes Blanches aux États-Unis. Commerce florissant à l'époque qui rapportait quelques sous aux artisanes d'Odanak ainsi qu'aux cultivateurs de foin d'odeur de la région. Mes grands-parents ont fait fortune grâce à ce commerce et ils sont passés à un poil de soeur de s'établir aux États. Alors question à un milliard de beaux dollars. Qui serais-je aujourd'hui ? Moi qui en ce moment ne comprends pas la poésie de Bob Dylan, j'écrirais donc en anglais. Quelle serait la teneur de mes écrits ? Pro-choix, pro-vie ?

Comme un bon soldat, aurais-je avec courage accompli mon service militaire, défendu avec honneur le drapeau américain au Vietnam et ramené, non pas des médailles, mais des cicatrices profondément ancrées dans mon subconscient ? En tout respect du deuxième amendement, je porterais assurément une arme à feu et je serais très fier de mon beau, grand pays. Ultimement, si j'habitais à la Maison-Blanche et en était le président, comment agirais-ce en ce moment pour apaiser la grogne ou activer la colère de mon peuple ? Aurais-je le doigt sur le fameux bouton rouge nucléaire, en me disant j'efface tout et on recommence à zéro ? Finalement non, j'ai plutôt tiré la chasse d'eau.

Toujours pour souligner la petite histoire de l'aventure humaine, la vingtaine d'années que j'ai codirigée au Théâtre Belcourt m'a procuré passablement de bonheur. Lors de cette période, j'ai fait des rencontres formidables auprès des artistes, des techniciens, des bénévoles et du public. Et j'ai eu le privilège de me lier d'amitié avec, entre autres, Matt Herskowitz, Émilie Clepper et Thomas Hellman, trois artistes remarquables qui ont en commun du sang made in USA dans leurs veines. J'aimerais leur partager un peu de chaleur humaine et leur mentionner qu'en cette période sombre de l'Histoire américaine, que depuis le début des temps, la feuille morte se décompose amoureusement au pied

de son arbre bien-aimé pour permettre à la sève d'abreuver le bourgeon qui permettra à la feuille printanière de s'épanouir librement au gré du vent.

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