L'annonceur

CHRONIQUE

Source de vie

De bons voisins, c'est comme les copains, c'est précieux et je me répète, il faut en prendre bien soin.

RuisseauPHOTO GRACIEUSETÉ

Par Mario Courchesne [18/03/2021]

ÊTRE DE CHAIR
Dernièrement, atteint je fus d'une tristesse infinie par le décès de Pierre-Paul, la mort d'un ami. De son vivant, il fut un danseur et chorégraphe de grand talent, un géant. Un être lumineux qui rayonnait affectueusement sur les gens. Sans vouloir tenir le crachoir, sa parole éclairante résolvait avec raison et passion les nombreux tracas du Merveilleux monde des arts de la scène. Nous l'aimions énormément. Pour honorer sa mémoire, avec dans la tête la musique du silence, j'ai dans mon salon, mortuaire pour l'occasion, exécuté des pas dansants, un, deux, des milliers, qui se sont enchainés naturellement des heures durant, jusqu'à l'épuisement et l'abandon de nos corps, car fusion il y a eu, pour atteindre cet état de transe et de bien-être, cet état de coma conscient. Cette danse de fin des temps s'est terminée dans la salle de bain, le regard figé dans le miroir de la réalité qui reflétait son visage qui me regardait tendrement. Un dernier baiser d'amitié fut partagé et une larme s'est échappée de mon coeur, dans l'évier est tombée.

Avant qu'elle ne disparaisse dans le tourbillon du siphon un clin d'oeil elle me fit. Allez, viens, suis-moi! Je plongeai à mon tour. Qui m'aime me suive (1). Je me retournai, pas un chat à l'horizon. Que sont mes amis devenus (2), clamait le poète Rutebeuf, au siècle treizième ? Une vieille amie, trépassée depuis, m'a révélé vers la fin de sa vie, tu n'es pas sans savoir qu'avec la vieillesse vient l'inexorable usure du temps, quand la mort t'arrache un être cher, une partie de toi-même s'enfuit avec lui, jusqu'au jour où devant soi il n'y a plus que les chagrins et les heureux souvenirs de ces êtres de chair.soi il n'y a plus que les chagrins et les heureux souvenirs de ces êtres de chair.

Ô quel vertige ! s'exclama ma larme en émoi. Allons dans les profondeurs de ton âme découvrir les précieux trésors enfouis dans le cambouis de ta mémoire. Nous glissâmes tout doucement dans les Tuyaux suaves et visqueux des égouts, vague impression de visions cauchemardesques qui se transforma rapidement en écran de rêve. Arrivés dans la fosse septique nous primes sièges, la magie du cinéma opéra. Enveloppé par la musique sublime d'Ennio Morricone dans la finale de Cinéma Paradiso, je les revis tous et toutes, de la petite enfance, au moment présent, ces êtres de chair qui m'ont tant et tout donné, de la tendre affection à la douce folie, en passant par les joies de l'amour et ce petit brin de sagesse infinie. Tout ce que tout être humain peut désirer et devrait avoir pour être heureux. Ma vieille amie ajouta juste avant son trépas, je meurs heureuse puisque tu es là à côté de moi. Prends soin de tes amours et de tes amitiés, même dans la mort, ils sont source de grands bonheurs.

LA GOUTTE
Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part j'ai toujours été fasciné par la goutte, la toute dernière qui s'étire du fond du cruchon, celle qui nous fait réfléchir sur tout ce temps, cette énergie qu'il faut pour faire le plein de cette canne de sirop, de cette bouteille de vin. Si par abus, et pour votre plus grand malheur, vous faites déborder votre verre, vous êtes en droit de vous attendre au pire parce qu'elle fera déborder le lac Saint-Pierre qui à son tour inondera la mer, qui, elle, vous engloutira cul par-dessus tête. Alors là, vraiment, ça sera la toute dernière goutte de votre vie. Vite, ça urge ! Chassez de votre esprit ces sombres pensées, sortez dehors prendre une bonne bouffée d'air printanière, direction l'érablière. Assoyez-vous au beau milieu des entailles et des chaudières et attendez que le dégel s'enclenche. Outre le chant des corneilles et le cri des écureuils, solitude et silence des plus apaisants. Et là, une à une tout doucement, le tintement de la sève s'évacuant des chalumeaux tombant délicatement dans les récipients crée cette symphonie bucolique du temps des sucres. Allez vous abreuver de ce délice, humez l'odeur du réduit bouillant, à boire nature ou gin ajouté, sucrez-vous le bec de tire enneigée et contemplez cette beauté que la nature vous offre gracieusement.

Ce qui nous amène à cette petite anecdote sucrée quelque peu épicée. Le printemps suivant notre arrivée à Notre-Dame-de-Pierreville, je constate que mon voisin, M. Gladu, entaille ses érables et installe ses chaudières deux pieds plus hauts que l'année précédente. Étonné et curieux de savoir pourquoi, je me dirige lui demander la raison. Coudonc, histoire d'éclairer ma lanterne, est-ce que le fait d'entailler plus haut donne plus d'eau ? Calmement, il me répond avec sa belle voix grave, cigarette au bec, voistu, l'année passée ma femme pis moi on trouvait que notre eau avait un petit goût de revenez-y pas. C'est en surveillant par la fenêtre, presque jour et nuit, que j'ai enfin trouvé le scélérat. Imagine-toi dont, ton chien Chiendent levait la patte au-dessus de nos chaudières pour y faire dedans ses petits besoins. Ça fait que cette année s'il veut viser à l'intérieur, va falloir que tu lui installes des échasses. Seconde de silence des plus dramatiques qui a paru dans ma tête une éternité interminable. Me voyant en mode panique et aux abords de la perte de conscience, il se met à rire, un beau gros rire franc, tandis que moi j'ai tenté de l'accompagner tant bien que mal avec un petit rire niais couleur jaune pipi d'chien. De bons voisins, c'est comme les copains, c'est précieux et je me répète, il faut en prendre bien soin. Pour faire amende honorable, je suis allé porter à la fin de l'été, à M. et Mme Gladu, un beau gros poulet de chair bien dodu. Comme me l'a si bien dit l'ami américain, le bon voisinage, source de paix et d'harmonie intarissable pour les humains... qui le veulent bien.

(1) Philippe VI de Valois (1328-1350)

(2) Pauvre Rutebeuf, Paroles et musique, Léo Ferré (1955)

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