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CHRONIQUE

Hêtre et ne plus être

Ainsi va la vie ! Avec bruit, tumulte et frénésie. C'est le prix à payer pour être demeurés vivants.

Par Mario Courchesne [13/05/2021]

Hêtre et ne plus être

Ainsi va la vie! Avec bruit, tumulte et frénésie. C'est le prix à payer pour être demeurés vivants.

Mai, mois de Marie, mois de l'arbre aussi. La belle affaire. That is the question mon cher William. Effectivement, quelle serait l'inspiration de nos poètes contemporains si Marie Calumet ne s'était pas accroché la couette dans les épinettes et ultimement n'avait pas perdu ses petites bobettes ? Dilemme des plus épineux. Je n'ose y répondre. Tâchons de retrouver un semblant de sérieux. Mois de l'arbre dis-je ? Si vous en étiez un, quelle essence aimeriez-vous être ? Bois mou, bois dur, bois tendre, bois cotit. Seriez-vous, cet érable fier revêtu de ses plus belles parures automnales s'agitant au vent sur un drapeau endeuillé, qui, entaillé de sa sève, sucre le bec à toute une nation fragilisée et termine ses jours sur la guitare d'un jeune virtuose qui de ses doigts agiles lui pince la corde sensible et la caresse tendrement de ses douces mains ? Et que penser du pin majestueux, ce prince des forêts qui n'en finit plus de pousser. Y entendre la musique du vent à travers ses branches nous donne ce frisson désirable qui fait grand bien à l'âme et cette odeur enivrante lorsque marchant sur son tapis d'aiguilles nous grise de passion. Une fois coupé son bois d'œuvre embellit maison et entre les mains habiles de l'artisan devient meuble et jouet d'enfant.

Allons si vous le voulez bien prendre l'air et nous promener dans le calme sécurisant de la forêt. Pour ma part, j'aime bien m'y égarer de jour comme de nuit. Cet égarement volontaire m'apporte repos d'esprit, émerveillement devant tant de beauté, méditation en toute sérénité et peurs soudaines qui resurgissent de ma mémoire de petit gamin. Aujourd'hui nous sommes bénis des dieux, la vie nous offre gracieusement un présent inespéré. Il est bien là, en chair et bien vivant, nous voici en présence d'une légende, Paul-Job, l'homme qui parlait aux arbres, cousin éloigné d'Elzéard Bouffier, l'homme qui en plantait. (1) Assoyons-nous confortablement sur cette vieille branche de cèdre quasi millénaire. Petit intermède. Sachez que si vous aspirez devenir un thuya qu'il peut vivre 700 ans. Cela demande donc un enracinement à toute épreuve et des compagnons de vie pas trop gossants sinon sept siècles à se faire gosser le tronc deviendront longs longtemps. Chut! taisons-nous donc et tendons l'oreille aux dialogues qui prennent racine entre Paul-Job et son hêtre malade. Mon vieil ami, comment vas-tu ? Pas fort, fort très cher. Comme tu vois, la maladie prend le dessus. Mes jours sont comptés. Ne t'inquiète pas, je prendrai soin de toi jusqu'à la toute fin. Tu es bien aimable. J'ai une demande à te faire, j'apprécierais qu'à l'automne prochain lorsque mes dernières feuilles tomberont au sol de m'abattre pour me libérer de mes souffrances. Ça ne sera pas facile. Comme tu sais, nous sommes de véritables jumeaux. Tu as été mis en terre par mon père le jour de ma naissance. Nous sommes tellement liés, voire inséparables. Oui je sais, mais il le faudra. Ne t'inquiète pas, je m'exécuterai avec le plus grand respect et avec tout l'amour qui nous unit. J'ai une autre faveur à te demander. J'aimerais qu'avec mon bois tu te fasses un cercueil et quand ton jour dernier viendra tu y reposes pour toujours. Ça sera pour moi un grand bonheur de m'allonger dans tes bois pour l'éternité. Ils se sont tus et se sont enlacés.

Cette rencontre m'a rappelé deux souvenirs à la fois tristes et heureux encore très présents à ma mémoire. Quand j'étais petit bonhomme, le fameux paradis terrestre, celui de notre satané catéchiste, ne se trouvait pas du tout dans les cieux, mais bel et bien tout au fond de la terre de mon père à l'orée de l'érablière. On y retrouvait la source d'eau limpide qui alimentait la maisonnée, les deux coteaux sablonneux où abondaient les petites fraises de champ grosses comme le poing, là tout à côté le mystérieux bois de Loranzo, magnifique pinède de pin à corneilles et finalement il y avait cette marre magique entourée de cèdres gigantesques qui était peuplée de têtards où s'abreuvait les vaches et les taures. Et un bon jour ce qui devait arriver arriva. Quand la terre fut vendue, le progrès s'invita. Quelques heures de bulldozer et ce coin de paradis disparus à tout jamais. Ainsi, va et meurt la beauté du monde.

L'autre souvenance a eu lieu à la fin du mois d'août 91. Après une semaine de grondement de tonnerre au-dessus du Lac-St-Pierre une tornade nous est tombée dessus, voulant apporter avec elle la maison dans laquelle nous y étions avec les enfants. Heureusement, notre bonne vieille chaumière de 200 ans en pièces sur pièces de mélèzes équarries à la hache a résisté au soulèvement. Pendant quelques secondes, nous avons été quitte à vivre la sensation, comme les moines tibétains, de la lévitation, tandis qu'à l'extérieur scène d'horreur inimaginable. Presque tous les arbres entourant la demeure, 77 au total, pour plusieurs plus que centenaires ont péri. Couchés au sol, tordu comme de vulgaires cotons, déchiquetés en mille miettes et entrelacés de débris sordides. Véritable vision apocalyptique. Après le tumulte pendant la nuit, le calme revenu, je suis sorti. La lune est apparue et sa lueur éclaira le champ de bataille en ruine. C'était de toute beauté. Une odeur exquise de cadavre parfumait l'environnement et une fumée fine et délicate émanait des arbres déracinés. C'était leurs âmes qui s'élevaient aspirées vers le firmament. Je me suis agenouillé devant chacun, je les ai pleurés, les ai caressés et je leur ai murmuré un petit mot d'amour en signe d'adieu. Le lendemain, très tôt, à très bonne heure, le calme a fait place à la clameur du festival de la « chainsaw » en furie. Ainsi va la vie! Avec bruit, tumulte et frénésie. C'est le prix à payer pour être demeurés vivants.

Ah, tiens, voilà Paul-Job qui revient de la forêt. Il s'approche de moi, il me salue de la tête et s'arrête. J'en fais autant. On ne dit mot des heures durant. La communication se passe par le regard et la respiration. Quand il est parti, on s'est salué à nouveau et je ne l'ai jamais revu. Rendu à l'automne, je suis retourné dans le grand bois m'asseoir sur la branche de cèdre. Le vieil hêtre n'y était plus, mais sur sa souche était inscrite l'épitaphe suivante : « Ici, repose deux frères de bois, hêtre et ne plus être ». Après un long moment d'émotion en silence je leur ai chanté une prière improvisée. Pendant celle-ci, Paul-Job et son hêtre sont venus s'asseoir avec moi et de leurs belles voix pousser la note de ce libera.

(1) Jean Giono, L'Homme qui plantait des arbres, 1953.

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