L'annonceur

CHRONIQUE

Avant nous

Cette pierre, rassurez-vous, n'était pas une arme de guerre pour anéantir la planète entière, elle servait principalement au nettoyage de peaux d'animaux pour en faire des vêtements.

PierreL'objet que vous voyez sur la photo a été trouvé dans la shed à bois lors de notre arrivée en 1977 là où l'on demeure présentement.
GRACIEUSETÉ

Par Mario Courchesne [17/10/2021]

L'objet que vous voyez sur la photo a été trouvé dans la shed à bois lors de notre arrivée en 1977 là où l'on demeure présentement. Cette pierre très dure finement affilée en granit, je crois, a été évaluée au carbone 14 dans des laboratoires scientifiques à Ottawa et est âgée de plus de 2000 ans. Je l'ai baptisée ma Vieille. J'aurais pu la nommer aussi, en tout respect, ma Christ de Vieille puisqu'ils sont nés à la même époque. C'est fou pareil quand on y pense. Dis-moi C.V., daignerais-tu s'il te plaît changer mon eau en vin? Cette pierre, rassurez-vous, n'était pas une arme de guerre pour anéantir la planète entière, elle servait principalement au nettoyage de peaux d'animaux pour en faire des vêtements. Donc, un outil d'artisan des plus précieux pour maintenir les corps bien au chaud dans les grandes froidures d'hiver que le grand couturier Jean-Paul Gaultier apprécierait pour couvrir les squelettes ambulants de ses frêles mannequins. Personnellement, je l'utilise pour décrocher mes châssis doubles, pour taper une tête de clou, parfois de pauvres mouches, à gratter de la saleté et dans mes pensées les plus viles, d'aller défoncer à vingt-trois heures passées le système de son trop heavy du camping situé en avant de chez-moi dans l'île du Fort. Rassurez-vous, je ne suis pas en guerre contre les campeurs, loin de là. Ils ont du plaisir, grand bien leur fasse.

Ce que j'aime le plus de ma Vieille c'est lorsque je la prends dans mes mains et que je ne fais rien d'autre que de sentir sa présence. C'est pendant ces moments silencieux qu'elle me parle. Et dites-vous bien qu'a son âge vénérable du vécu elle en a. De situations des plus tragiques aux histoires des plus fabuleuses, son répertoire est vaste comme le monde. Elle a beaucoup d'écoute aussi. Elle entend mes craintes, mes doutes et mes angoisses, s'en négliger mes joies qu'elle adore particulièrement. Elle possède le grand talent de me rassurer et de m'encourager. Tout récemment, hier en fait, nous sommes allés tous les deux en pèlerinage sur une terre privée de Saint-François-du-Lac dans un cimetière tenu secret qui a été répertorié et classé par des archéologues au début des années 2000. Vous savez quoi, les cadavres qui y sont enterrés ont tenu ma Vielle dans leurs mains. C'était leur Vieille à eux, mais encore toute jeune. Nous avons discuté et pour ma part j'y ai entendu des récits à la fois troublants et fascinants. À l'image de ce que l'on vit présentement. Au retour, j'ai effectué un détour au cimetière de Pierreville, pour saluer ma famille bien-aimée et de mes bons amis, de plus en plus nombreux les pieds devant. Vieillir et vivre vieux t'amènera inévitablement vers la solitude du dernier combattant. C'est ma Vieille qui le dit. Difficile de la contredire.

Revenus à la maison, au couchant du soleil, on est allés s'asseoir au jardin pour sentir les odeurs d'octobre, admirer le feuillage d'automne et remercier ce lopin de terre pour l'abondance de bonne nourriture qu'il a mis sur notre table. Je me tirai une carotte et en prit une bonne croquée. C'est pendant ce moment de béatitude qu'elle est entrée en scène. Du grand cinéma sur écran géant. Je me suis laissé porter par l'émotion. Rachel était au jardin en train de ramasser ses dernières carottes avant les grandes gelées. Elle peinait d'arrache-pied à sortir la toute dernière de terre. Après un effort soutenu elle parvint à la soutirer, mais oh surprise, au bout de celle-ci une main y était agrippée. Avant de poursuivre l'intrigue, présentation du personnage principal. Rachel est la femme à Hector Côté, le couple qui a bâti maison et habité ce lieu avant nous. Ils étaient des paysans typiques des années 20 avec leur vache, cochon, cheval et basse-cour. D'excellents jardiniers. Le terrain était garni d'arbres fruitiers et leur jardin était vaste et chargé de légumes. Pour leur subsistance, Hector allait vendre les récoltes en cheval à sa clientèle d'Odanak. Au gré des saisons, à travers leurs petits bonheurs du quotidien un grand malheur les chagrinait profondément. Ils n'ont jamais eu d'enfants, Rachel accouchant de neuf mort-nés. Problème de consanguinité. Hector décédant subitement, Rachel se referma comme une huître ne laissant entrer chez elle qu'un voisin apparenté. Quand celui-ci mourut à son tour, seule au monde elle devint. Toujours vêtue de noir avec ses grands cheveux blancs, son chapeau de paille et son balai, elle faisait peur aux enfants. Sorcière, elle deviendra.

Retournons à notre suspense. Au bout de cette main gigotait, tenez-vous bien, un corps d'enfant bien vivant. Ils se regardèrent droit dans les yeux un long moment. Mais d'où viens-tu bel enfant, se demanda-t-elle? D'un pays lointain où c'est la guerre? D'un orphelinat malsain arraché de tes parents aimés? Quoi qu'il en soit, elle tendit les bras, il s'approcha, elle le prit tendrement, l'enlaça, et, ils disparurent dans la pénombre. Hector les attendait à l'orée du bois. Très heureux ils étaient. Évidemment pour Rachel ce n'est pas ainsi que fut sa fin de vie. Voici la version réelle. Voulant mourir paisiblement chez elle, la sécurité civile est intervenue et la police l'a amené contre son gré au foyer Lucien-Shooner pour qu'on puisse en prendre soin. C'est là que je l'ai rencontré. À ma grande stupéfaction, pas de sorcière dans mon champ de vision, mais plutôt une dame des plus affable au langage doux et agréable qui rêvait vous vous en doutez bien de retrouver ses fleurs et son jardin. À la fin de notre rencontre, elle m'a tendu la main, j'ai fait de même, elle l'a retenu, et pendant ce doux silence, dans son regard, elle me donna sa bénédiction pour que j'acquière sa terre et sa maison.

Avant de quitter le jardin, je regardai ma Vieille et lui demandai, veux-tu ben m'dire quelle mixture du diable j'ai ben pu mettre dans le compost pour triper de la sorte?

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