L'annonceur

LA TRIBUNE LIBRE

Il n'y avait pas de place pour eux dans la salle commune

Un petit conte de Noël, dans le cadre de la Loi sur la neutralité religieuse.

MajellaLe 9 décembre prochain, la Municipalité de Saint-Gérard-Majella va inaugurer son nouveau Centre de services municipaux et le 24 décembre, une Messe de Noël sera célébrée dans la salle communautaire du bâtiment.
PHOTO FRANÇOIS BEAUDREAU

Par Lionel Émard, prêtre [23/11/2017]

Les premiers jours de l'hiver étaient plus vigoureux que par le passé, mais la préoccupation des gens de Saint-Gérard n'était pas le froid qui sévissait.

Au cours de l'année, le Gouvernement avait adopté une loi sur la neutralité religieuse de l'État. Les gens de Saint-Gérard ne savaient pas trop ce que signifiait ce mot 'neutralité'. À la dernière réunion du conseil municipal de Saint-Gérard ç'avait parlé fort; la raison de ce parler fort tournait autour de cette question: Un conseil municipal pouvait-il prêter son Centre municipal à des chrétiens la veille de Noël ?

À cette réunion du conseil, personne ne savait trop comment interpréter la loi sur la neutralité religieuse ; la raison était bien simple, avocats et politiciens aguerris ne s'entendaient même sur le sens à donner aux mots 'neutralité religieuse'; faut-il s'étonner que cette réunion se termina sans résolution claire ? Cependant, plus sage que ces spécialistes de la Loi, le conseil s'était entendu sur un point, s'en remettre à la 'police' de la neutralité religieuse pour l'application de la loi. En effet, la loi prévoyait que si un conseil municipal ou une organisation quelconque ne s'entendait pas sur une interprétation ou application d'un article de la loi, on pouvait toujours se référer à la personne chargée d'interpréter la loi pour une situation particulière.

Noël approchait, personne n'avait réussi à parler à un responsable pour l'interprétation de la loi ; si encore, le conseil avait pu s'entendre sur un 'accommodement raisonnable', mais là encore, nulle part on ne trouvait une explication satisfaisante des mots accommodement raisonnable. Certaines personnes donnaient une interprétation stricte de la loi, d'autres donnaient une interprétation large de la Loi.

On était au 24 décembre, malgré le froid qui mordait les gens, il y avait beaucoup de va et vient autour du Centre municipal; certains étaient sur les lieux pour veiller à l'application rigoureuse de la loi, d'autres, pour permettre aux gens d'entrer dans le Centre. Chose curieuse, personne ne parlait de Messe de Noël, mais tous savaient qu'il s'agissait de cela; les uns désiraient qu'elle ait lieu, d'autres qu'elle n'ait pas lieu pour ne pas froisser une autorité quelconque. Plus l'heure de minuit approchait, plus la tension était palpable entre les deux groupes. Chose inhabituelle pour cette municipalité, on vit même une auto patrouille circuler dans les alentours, et on se demandait qui avait averti la police.

Il était près de minuit, il y eu une agitation plus grande aux alentours du Centre; les uns disaient une chose, les autres disaient une autre chose. Soudain, on entendit une voix stridente. Cette voix stridente criait : « Laissez entrer ma femme en dedans, elle est sur le point d'accoucher; on ne peut pas arriver à temps à l'hôpital. » Il s'en suivit une échauffourée, certains se doutaient d'un coup monté, d'autres croyaient que c'était vrai. Comme par hasard, l'auto patrouille était revenue sur les lieux. Les uns criaient à la police: « Amenez-la à l'hôpital », d'autres criaient: « Faites-la entrer dans le Centre ».

Nul n'a pu expliquer ce qui se passa par la suite. Dans tout ce brouhaha, une frêle voix, certains disaient être celle d'un ange, ne cessait de dire et redire : Il n'y avait pas de place dans la salle commune pour eux. (Lc 2, 7) Plus la voix répétait ces mots, plus le silence se répandait dans l'assistance. Sans que personne n'ait donné l'ordre, la femme enceinte s'avança la première vers le Centre, elle était suivie en rang, comme pour une procession, par tous les gens qui étaient sur les lieux ; quelqu'un sortit de sa poche un harmonica et lança quelques notes ; tous, les pour et les contre, entonnèrent un premier cantique de Noël.

En cette nuit de Noël, de la première année de la loi sur la neutralité religieuse de l'État, on célébra une première messe de minuit et chanté des cantiques de Noël dans ce Centre municipal, bâti sur les lieux mêmes où des générations de chrétiens et chrétiennes avaient chanté et célébré Noël.

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